La grâce selon Simone Weil

Publié le par Severin

    "Pour Simone Weil il n'y a pas de mouvement ascendant, rien en nous ne nous permet de monter, si ce n'est par l'effet second d'un mouvement descendant. Au fond, ce qu'on appelle la grâce, c'est cela : cette capacité non pas que nous aurions de nous élever, mais qui nous élève, parce que venue d'ailleurs, de plus haut, de Dieu. C'est donc la descente de Dieu vers nous qui permet par la grâce de remonter vers lui" (S.W. Le grand passage, p.19). En d'autres termes, il n'y a pas à chercher en soi ce qui nous serait une aide pour monter et atteindre Dieu. C'est la pesanteur qui règne en l'homme, et toute tentative est peut-être l'effort de l'imagination, dont on sait ce qu'en dit Simone Weil : "L'imagination travaille continuellement à boucher toutes les fissures par où passerait la grâce" (La pesanteur et la grâce). L'imagination, ici, est en lutte contre la grâce, ouvre es horizons qui en sont précisément l'empêchement.
    Lorsque je dis avec Simone Weil que je n'ai pas à chercher en moi de quoi monter, c'est finalement et essentiellement au désir que je fais référence. "Si chacun refusait de se mentir, si chacun était authentique, il devrait comprendre que la satisfaction de ses désirs ou de ses espérances, loin de le rendre heureux, le vouerait à une perpétuelle insatisfaction. C'est aussi ce qu'elle appelle la puerté ou la chasteté, puisque le seul désir chaste est un désir qui n'est pas orienté vers l'avenir" (S.W. Le grand passage, pp.20-21).
    De même : "Toute recherche d'un plaisir est recherche d'un paradis artificiel, d'une ivresse, d'un accroissement. Mais elle ne nous donne rien, sinon l'expérience qu'ele est vaine" (La pesanteur et la grâce). Nous devons donc être purifié de tout désir et de toute espérance. C'est l'athéisme purificateur ou le "refus de concéder quoi que ce soit à l'espérance, à la superstition, à ce que vous avez appelé la religiosité, c'est-à-dire la religion en tant qu'elle n'est que l'expression de nos désirs, de notre égoïsme et de nos angoisses" (S.W., p.22).
    Il y a une manière de concevoir la religion qui satisfait davantage au désir humain, c'est-à-dire à la pesanteur et qui est en fait la négation de la religion authentique. Cette religion hautement méprisable "satisfait [...] fantasmatiquement nos espérances les plus fortes, et il y a donc tout lieu de penser qu'elle n'a été inventée que pour satisfaire ces espérances, qu'elle entre ainsi exactement dans la logique de l'illusion telle que Freud l'a définie, à savoir une croyance dérivée des désirs humains" (S.W., p.23). S'il y a un athéisme qui purifie, c'est qu'il s'agit bien de se nettoyer de nos désirs trop humains, tout en refusant fermement à soumettre la foi (qui n'est sans doute plus ici que croyance vague) à ce que je désire.
    "Preuve ontologique expérimentale. Je n'ai pas en moi de principe d'ascension. Je ne puis que grimper dans l'air jusqu'au ciel. C'est seulement en orientant ma pensée vers quelque chose de meilleur que moi, que ce quelque chose me tire vers le haut. Si je suis réellement tiré, ce quelque chose est réel. Aucune perfection imaginaire ne peut me tirer en haut, même d'un millimètre. Car une perfection imaginaire se trouve automatiquement au niveau de moi qui l'imagine, ni plus haut ni plus bas" (La pesanteur et la grâce). Texte remarquable qui privilégie l'expérience, et qui rejoint une image que Jean Brun utilise dans son oeuvre : celle du baron de Münchausen qui, alors que son cheval est pris dans un bourbier, essaye vainement de s'en sortir en tentant de se tirer lui-même par les cheveux. Simone Weil parle d'une pensée tendue vers ce qu'il y a de meilleur que moi (et non pas ce qu'il y a de meilleur en moi) et qui permet à ce quelque chose de m'élever. Je ne suis pas à moi-même mon propre principe. Je ne me suis pas moi-même posé ; je ne puis pas non plus me hisser plus haut que ma condition. En ce sens il ne peut y a voir de transcendance au sein de l'immanence. Et au fond, cela condamne tout progrès ; car tout progrès est une avancée horizontale, et même une avancée qui va de moi jusqu'à moi ; alors que nous avons besoin d'une avancée verticale.

Publié dans méditations

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